New York District (New York Police Judiciaire)

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18 Octobre 2018


Le grand cirque des avocats
Publié par Jérôme Godefroy dans Le Point le 08/12/00.


Dépêchés par les cabinets prestigieux de New York et Washington, les avocats des clans Bush et Gore sont devenus les stars de Tallahassee.

La première chose à faire : tuons tous les avocats. » Vaste programme s'il fallait appliquer aux Etats-Unis la proposition faite jadis par Shakespeare dans son « Henry IV » ! Après avoir accaparé le monde des affaires, les relations entre malades et médecins et les litiges des consommateurs, voici les avocats américains au coeur du processus politique, vedettes de la tragi-comédie en plusieurs tableaux dans laquelle Al Gore et George W. Bush se disputent la Maison-Blanche.

Une profession très florissante : ils sont un million pour 270 millions d'Américains. En proportion, c'est trois fois plus qu'il y a trente ans. Avec 5 % de la population mondiale, les Etats-Unis ont désormais à leur disposition 70 % des avocats de la planète. La passion procédurière rythme la vie publique comme un spectacle. Les feuilletons télévisés les plus regardés, comme « Law and Order », mettent en scène des procureurs, des juges et des avocats. Pendant près d'un an, l'affaire O. J. Simpson, un festival de plaidoiries, a captivé le pays. La saga de la destitution inachevée de Bill Clinton a ensuite étanché cette soif de juridisme en nourrissant une armée d'avocats qui ont asséché les finances personnelles du couple présidentiel. A peine entend-on quelques voix discordantes comme celle du commentateur conservateur William Kristol. Dans une tribune libre publiée par le New York Times, il dénonce « l'activisme judiciaire » : « Il est déjà regrettable de voir les arguties remplacer le travail des législateurs lorsqu'il s'agit de prendre des décisions d'intérêt public, par exemple sur le tabac. Ce qui est plus grave encore, c'est de voir maintenant le résultat des élections entre les mains des tribunaux et des avocats. »

Dans ces prolongations postélectorales, le terrain de jeu favori des avocats s'est installé à Tallahassee, la petite capitale de la Floride, qui somnolait dans sa torpeur sudiste, loin des palmiers et des plages, aux confins de la Géorgie et de l'Alabama. Cette bourgade administrative est un paradis, une sorte de Disneyland du barreau. Dans le minuscule centre-ville, autour du Capitole, où siège le gouverneur Jeb Bush, se concentrent, dans un rayon de 500 mètres, une demi-douzaine de tribunaux : la cour du comté, la cour du « circuit » (l'échelon supérieur), la cour suprême de l'Etat, une cour fédérale et d'autres palais à colonnes pour des usages divers. Du matin au soir, les avocats circulent d'une audience à l'autre, l'air affairé, le téléphone portable collé à l'oreille. En passant, ils viennent parfois faire une déclaration dans une salle de presse aménagée dans le hall du Sénat de Floride, qui n'a jamais connu une telle activité.

Dans ce périmètre restreint, les déplacements de ces personnages chargés de dossiers se font à pied, sous le regard de quelques badauds venus surtout observer le terrain de camping improvisé des équipes de télévision, un fatras de câbles et de coupoles paraboliques destinés à propager la parole des avocats. Selon une évaluation provisoire, plus de cinquante procédures distinctes ont été engagées, principalement par les défenseurs d'Al Gore. Mais aucun des deux camps ne veut dire précisément combien d'avocats ont été enrôlés dans cette bataille. Probablement plus d'une centaine au total, même si l'équipe d'Al Gore affirme n'avoir dans ses rangs qu'une trentaine de défenseurs et celle de George W. Bush moins d'une vingtaine. Le soir, dans les bars des hôtels archicomplets, l'ambiance est digne d'une assemblée de tous les anciens des facs de droit de Yale et Harvard réunies. Pour faire local et ne vexer personne, certains avocats du cru ont été embauchés, mais le gros des troupes a été parachuté par les cabinets prestigieux de New York et Washington.

Une mémoire exceptionnelle

La star incontestée de ce théâtre judiciaire, c'est David Boies, défenseur en chef du clan Gore. Désigné avocat de l'année par The National Law Journal, David Boies est surnommé le « Michael Jordan du prétoire ». Grand et sec, 59 ans, un visage chiffonné où sont enfouis des yeux bleus perçants, ce natif de l'Illinois est reconnaissable d'abord au soin très limité qu'il porte à son apparence : une montre à 20 dollars au poignet, des costumes bon marché et une sempiternelle cravate en tricot franchement démodée, même pour Tallahassee. David Boies aurait largement de quoi se payer un placard entier de costumes Armani : son tarif habituel est de 700 dollars (5 600 F) l'heure (hors taxes). Une somme qu'il convient de multiplier par le nombre de collaborateurs qui l'entourent nuit et jour. L'usine Boies est rarement inactive. Mais, s'agissant d'Al Gore, Boies a accepté de travailler pour la gloire. Sans être un démocrate militant, il est convaincu que le vice-président a été floué par le système de dépouillement électoral en Floride.

Boies ne se fait pas payer, mais la campagne de Gore a tout de même recueilli 3 millions de dollars de contributions de particuliers afin de faire face aux frais de fonctionnement de l'équipe et aux frais de justice qui s'accumulent. (Dans le camp Bush, où l'argent arrive toujours plus vite, on a déjà récolté 6 millions de dollars.) David Boies a fait son entrée à Tallahassee précédé d'une réputation d'invincibilité. C'est un requin : il y a une vingtaine d'années, pendant un procès en diffamation où il avait défendu avec succès la chaîne de télévision CBS contre le général Westmoreland (celui du Vietnam), les journalistes entonnaient la musique du générique des « Dents de la mer » chaque fois que Boies partait à l'assaut d'un témoin. Plus récemment, David Boies s'est illustré dans le procès retentissant intenté par le gouvernement fédéral à Microsoft. Boies n'a pas d'ordinateur et il est réfractaire au courrier électronique : il prend des notes à la main sur de grands blocs de papier jaune. Malgré cette méconnaisance des nouvelles technologies, il a réussi à pressurer Bill Gates, sorti déconfit de vingt heures d'interrogatoire. En Floride, Boies s'est adapté avec la même facilité déconcertante. Il ne connaissait pas grand-chose aux subtilités des lois locales, qu'il a ingurgitées en un temps record. Légèrement dyslexique depuis son plus jeune âge, Boies est doté d'une mémoire exceptionnelle : chaque article du code, le moindre amendement, la jurisprudence la plus obscure, tout ce qu'il lit une seule fois reste imprimé dans son cerveau.

Dans l'autre camp, le défenseur de George W. Bush est du même calibre, mais d'un style très différent. Theodore Olson, cheveux blonds malgré ses 60 ans, de grandes lunettes à monture métallique, est comme David Boies natif de l'Illinois. Mais ses costumes à 2 000 dollars sont de bien meilleure coupe. Coutumier lui aussi des tarifs très élevés, il a accepté également de travailler gratuitement. Ses motivations politiques en faveur du Parti républicain sont bien ancrées : il a défendu l'administration de Ronald Reagan impliquée dans le scandale de l'Irangate (la tentative secrète de vente d'armes à l'Iran pour financer les rebelles antisandinistes au Nicaragua).

Une certaine lassitude

Aux yeux de Hillary Clinton, Olson fait partie intégrante de la « conspiration d'extrême droite » : Olson a instruit contre les époux Clinton une partie du dossier Whitewater, une sombre affaire d'immobilier dans laquelle aurait trempé le président sortant. C'est aussi un ami personnel de Kenneth Starr, le procureur indépendant, ou présumé tel, de l'affaire Monica Lewinsky. Pour compléter ce tableau partisan, sa femme Barbara est l'auteur d'un récent pamphlet sur les mésaventures judiciaires de Hillary Clinton.

Pendant que David Boies explore sans relâche pour les démocrates les méandres des cours locales de Floride, Theodore Olson a choisi pour son client républicain la filière qu'il connaît le mieux, celle de la justice fédérale, jusqu'au plus haut niveau : la Cour suprême de Washington. C'est Olson en personne qui, vendredi 1er décembre, argumentait contre le recomptage manuel en Floride devant les neuf juges de cette Cour suprême.

Ces grands avocats auront-ils le dernier mot sur le choix d'un président dont la désignation échapperait ainsi pour la première fois à l'onction populaire ? Malgré leur goût prononcé pour les procès, les Américains commencent à manifester une certaine lassitude. Elle s'exprimait par l'humour de David Letterman, l'un des amuseurs de la télévision, qui disait l'autre soir : « Maintenant que tous les grands avocats du pays sont en Floride, la seule fin heureuse qu'on puisse espérer, c'est un énorme ouragan. »

Article issu de Le Point et
initialement publié le 08/12/00.




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